implantation des lieux du culte : Charles COLLIN

SILOUHETTES DE LOTISSEMENTS

Charles COLLIN, Silhouettes de lotissements, Librairie Bloud et Gay, Paris, 1931 - numérisation SEHT -

 

 

LE VERT-GALANT ET VILLEPINTE

 

Villepinte a sa célébrité. Qui n'a entendu parler du Sanatorium fameux, tenu par les admirables religieuses de Marie-Auxiliatrice, qui se dévouent au soin de centaines de victimes de la tuberculose.

 

Les bâtiments, spacieux et massifs, dominant le paysage. Le village se trouve groupé autour de cette cité de la souffrance et du réconfort, en bordure de la plaine sans fin qui assure le bienfait d'un air particulièrement salubre, Que de jeunes filles ont passé lé! Beaucoup s’en sont allées, guéries, armées de nouveau pour la vie. Toutes, hélas ! n’en sortent pas ainsi : il y a encore trop de victimes du redoutable fléau, même à Villepinte, où pourtant ne leur manquent ni les soins éclairés, ni le dévouement qui ne sait pas compter.

 

 

 

Cette petite bourgade de 350 habitants est en train de se développer comma toutes ses voisines, à une cadence formidable, puisqu’on y compte aujourd’hui plus de 5 000 habitants.

 

Ils se répartissent sur trois lotissements : Montceleux, entre Sevran et Villepinte, - Bellevue, -

et surtout le Vert-Galant, au nom poétique, le plus prosaïque de tous.

 

Tous les charmes des lotissements antérieurs à 1924: ni eau, ni électricité, ni routes. Dans cabanes, des huttes, des pistes, de la boue, des gens perdus et mécontents à plus d’un titre.

                             

Dans ce Bled, se démène littéralement un curé, arrivé depuis cinq ans, M. l’abbé Pierre Guillet. Vendéen au cœur bien accroché - ct il le faut ici - spécialiste de l’apostolat nomade, toujours par les chemins, - ou par ce qui devrait être des chemins - ouvert, accueillant, boute-en-train, original dans ses propos comme dans son Bulletin paroissial, ancien cordonnier devenu prêtre du Seigneur, et n'ayant rien, à coup sûr, d’un abbé Régence. Mgr Roland-Gosselin avait accepté de venir donner la confirmation à Villepinte. Le compte rendu du curé fut bref et éloquent. Je confirme, nous confirmons, vous confirmez, que ce fut très bien » Mon curé chez les mal-lotis, un abbé Pellegrin, sans chien et sans châtelains !

 

Pour nous aider à faire « la composition du lieu », pour bien situer choses et gens, pouvons-nous mieux faire que de nous adresser au Père Guillet lui même. Sa prose n'a peut-être pas de prétentions académiques. Mais n'est-elle pas savoureuse ? Et ses paroissiens comprennent si bien le langage de leur curé. Il s'agit de recommander l’éclairage électrique, à l'église de Villepinte ; et comme toujours, il faudrait trouver des fonds. Le Bled se fait insinuant, ingénieux, irrésistible(1)

 

« Tout cela depuis la T.S.F, ça ne marche pas, les amours. - On a beau se cachet pour faire quelque chose, tout se sait. - Ah ! Quel malheur.- J'en étais donc à transformer l’éclairage électrique à l’église. » L’éclairage électrique était à l’église depuis de nombreuses années, mais véritablement, au dire des habitués de l’église, l'éclairage électrique éclairait... les toiles d’araignées de la voute, mais les braves et dignes paroissiens... eh! bien, ce n'était pas cela. -

« On a donc pu y remédier, grâce au dévouement de Monsieur Iliffer qui nous a fait cela...

Oh ! alors, artistiquement, on ne s’y reconnait plus en voyant ces gerbes de bougies éblouissantes de clarté et de lumière. —

 

«  Mais, mais... mais il y a la douloureuse, elle se monte à neuf cents francs, -— et dame, comme on m'a appris A être honnête au séminaire et dans la famille... voyez !...

» Un brave camarade de guerre, qui vient d’hériter d'une somme de trente-sept francs, hypothéqués du reste, m’a envoyé cinquante francs dessus. Imitez ce geste... intelligent.

»Dans son secteur, ça devient épidémique. Oh! écoutez, Parisiennes et Parisiens, - la chance tombe sur vous. - Criez-le à tous les échos. - Nous allons tous profiter de l’aubaine. »

(1) Le Bled, Bulletin paroissial de Villepinte, septembre 1930.

 

                                                 *

                                              *    *

 

Dans son Vert-Galant, M. Guillet a acquis une bicoque. Il l’a agrandie. Il y a établi une pauvre chapelle, entretenue uniquement par les paroissiens. La pauvreté de Bethléem. Au jugement d'un spécialiste aussi averti que le R.P Lhande, c’est une des plus déshéritées parmi les chapelles des mal-lotis. Aucun employé ; pas de suisse a hallebarde. Rien que la touchante bonne volonté des fidèles qui apprécient l'effort qui est fait pour eux.

 

Depuis cinq ans, vient de Paris une admirable chrétienne, Mlle Sébileau. Non, cela ne vous dit

Rien ! Débarquer tons les dimanches et tons les jeudis dans ces fondrières, enseigner le rudiment du catéchisme aux marmots du cru, organiser et tenir les patronages, 1'ouvroir du samedi, visiter à domicile les malheureux, distribuer du linge, des chaussures - article capital si 1'on vent circuler ! — organiser des prêts d’argent, déballer des colis de denrées comme dans les camps de prisonniers : opérations prosaïques, mais héroïques par leur impitoyable continuité, par l’abnégation incessante qu'il y faut apporter. Le dimanche, une équipe de Centraux vient faire l’apprentissage de l’apostolat social moderne, sans l‘ombre d'un confort.

 

À Villepinte, on compte une quarantaine d’enfants au catéchisme. Au Vert-Galant, ils sont déjà 80, et le nombre sera doublé, triplé, lorsqu’ils auront un local plus spacieux et le moyen d’y aborder ! Même une troupe de scouts a pu éclore ici: les Montfortains du Bled ! Ils sont dix, et quinze louveteaux. Ils ont pu organiser une colonie de vacances à l'ile de Houat, dans le Morbihan. Tandis qu’un groupe de jeunes filles se rendait à Plouharnel. Dévouement obscur à jet continu, pauvreté, premiers résultats riches de promesses, toujours le tableau classique de l‘évangélisation banlieusarde.

 

Des jeunes gens font leur première communion, auxquels leurs parents avaient oublié de la faire faire; des baptêmes d’adultes : pauvre chapelle, grande comme une salle à manger, et témoin déjà de tant de merveilles de la grâce.

 

La messe du dimanche est toujours fréquentée. L’inlassable M. Jacquot, père de huit enfants, tient l’harmonium. M. Fourrier se délasse de ses assurances en cumulant les hautes fonctions de sacristain et de chantre : deux vicaires exemplaires !

 

N’est-ce pas un spectacle suggestif que cette collaboration : prêtre, dames catéchistes, employés, Centraux, scouts, paroissiens en herbe et paroissiennes déjà mûres, tous attelés à la même besogne, animés du même esprit, de la même bonne humeur pour essayer d’oublier leur dénuement !

 

 

Pas de vie paroissiale sérieuse sans messe de minuit. La chapelle du Vert-Galant aura donc sa messe de minuit, le jour de Noël 1929.

 

Laissons encore la parole à M. Guillet, Nos lecteurs ne nous en voudront pas de ces citations

Reposantes. (2)  

« On voulait une messe de minuit à Vert-Galant... et on l’a eue, ce qui est plus fort, - et même une messe de l’aurore, et oui ! - J’entendais bien un peu dans les petits coins répéter, chanter « Minuit chrétiens » j’avais bien ouï dire du côté de la rue Stanislas, qu'un prêtre était mobilisé... mais les bruits dans Paris sont tellement étouffés par d'autres bruits.

» Il a fallu se rendre à l’évidence et accepter les faits: M. l’abbé Derout, professeur à Stanislas, le type de l’apôtre moderne, aumônier de scouts, sans s’en faire accroire a accepté, - et il acceptera encore (je l’ai vu hier). — Donc, grâce à un dévouement ajouté à un labeur écrasant, il est venu dire la messe de minuit et la messe de l’aurore.

» Il a recueilli pas mal de boue... et la sympathie de tout le monde. De la boue, il en a laissé pour les camarades, il y en a encore — Quant à la sympathie, on la lui conservera même dans le beau temps, et nous lui disons sur le bulletin « merci ».

 

» Quant à M. Bonnet, il a beau nous dire... qu’il ne chante pas : nous avons constaté qu’il chante et très bien « Minuit chrétiens » — Oh ! ça maintenant, il est repéré, et nous l’aimons bien.

 

» Cette messe de minuit à Vert-Galant marque une date importante : c'est la première dans le

Bled : elle ouvre la série. — Elle a vu la chapelle archicomble, recueillie et pieuse. Cessons de nous calomnier et prenons conscience de notre valeur.

— Nous sommes nombreux et nous sommes une force parce que nous sommes unis dans la charité.

» Le soir, à la « pastorale », l’âne a été un peu récalcitrant, mais il suffisait de quatre hommes et un caporal pour mettre choses et gens a leur place. Mlle Sébileau avec sa spiritualité coutumière nous fait part de l’incident, mais pendant ce temps nos quatre hommes ont pris les pattes de l'animal récalcitrant et l'ont monté sur la scène.

— Il  n’a pas tardé, du reste, a nous témoigner de vive voix la joie de l'honneur que nous lui faisions et cela avec un cri... qui n'a rien d'harmonieux ». 

(2) Le Bled, Bulletin paroissial de Villepinte, février 1930.

 

 

On commence à construire des routes: bienfait social de premier ordre, qui aura des retentissements multiples, non seulement sur le plan économique, familial, mais dans le domaine de l’évangélisation. I1 faudrait des salles d'œuvres, un cinéma, des conférences. I1 faudrait surtout une église. Un lotissement n’entre vraiment dans la période civilisée que lorsqu’il possède cette église, ce sanctuaire aimé, dont les lotis ont une fierté qu'on s’imagine difficilement dans les villes. Quel progrès, le jour où tous nos lotissements seront couverts d’une blanche floraison d’églises, desservies par ces prêtres à1’âme de feu, qui piétinent sur place et s’usent, faute des quelques ressources qui leur permettraient ces constructions qui sont urgentes, civilisatrices.

 

En attendant, le bon Père Guillet a su alerter la grande presse. Il a eu les honneurs de l’Écho de Paris et, lui aussi, est l’obligé du R.P Lhande. Il a déjà « touché » deux statues, celle du saint Curé d’Ars et celle de sainte Thérèse de Lisieux. Et il n’était pas peu fier, le jour on il en a pris livraison à la gare et les a triomphalement amenées à sa hutte, en brouette.

 

Tremblay et Vaujours

 

Ne quittons pas ce charmant Vert-Galant, puisqu’il va nous aboucher avec deux autres paroisses : Tremblay-lès-Gonesse et Vaujours.

 

Tremblay nous conduit jusqu'aux confins de Seine-et-Marne. Grosse bourgade agricole et cossue, une petite capitale de la culture : elle est devenue, comme partout, le vieux pays. Le nouveau pays, ce sont les lotissements du Cottage, du Bois Saint-Denis, du Vert-Galant, déjà nommé. Vu l’état, - ou plutôt l’absence — des routes, il faut s’imposer, par des détours, 15 kilomètres de vélo ou de moto pour pénétrer dans le mystérieux Bois Saint-Denis.

La distance et l’inaccessibilité, deux charmes qui rendent, singulièrement ardue la tâche du curé.

 

Au Vert-Galant, - versant Tremblay - la chapelle est dédiée à sainte Thérèse de Lisieux. Les habitants ont eux-mêmes demandé que ca secteur portât le nom de Thérèseville. C’est, sans doute, la première agglomération qui sera placée sous ce patronage si encourageant.

 

Thérèseville ! vocable qui sourit et qui promet ! Cette partie du Vert-Galant se présente d’ailleurs avec un brin de coquetterie. Beaucoup de maisons, de vraies maisons, un certain nombre de chemins praticables, un ensemble dessiné. Une baraque Vilgrain débaptisée et... rebaptisée, promue au rang de chapelle: c'est le centre religieux de ce lotissement, qui s’enfonce le long du canal de l’Ourcq.

 

 

 

Territorialement, la chapelle appartient à Tremblay : il n’y a que sept kilomètres à parcourir, pour s’y rendre !

 

Pratiquement, elle est desservie par le curé de Vaujours, qui n'est qu'à deux kilomètres.

 

Excusez-nous, ami lecteur, de ces fastidieux kilométrages. Mais rendez-vous compte de ce qua représentent ces rubans de route ou de boue, où nos prêtres passent tant de temps, perdent tant de temps, uniquement pour se trouver à pied d’œuvre. Circuler ! Il faut circuler !

 

 

Autre refrain : il faudra bâtir. La seconde partie du Bois Saint-Denis va être lotie par l’Urbaine de Paris. Une nouvelle cité va surgir, dans laquelle il est urgent de prévoir une église. Par ailleurs la chapelle-baraque de Thérèseville ne saurait subsister, malgré les prouesses que réalisent les constructions dites provisoires.

 

 

Les populations font preuve d'une générosité et d’une compréhension qui demeurent leur honneur. Mais il leur est bien impossible d'assumer de telles charges à elles seules. Sainte Thérèse saura faire tomber, sans doute, quelques pétales de roses sur ces missions si dignes d'intérêt. Déjà, pour le service de la chapelle, M. le Curé de Vaujours a eu la bonne fortune de pouvoir obtenir le concours d'un éminent religieux de Paris. Dimanche et jeudi, le P. de la Blanchardière débarque du train, assure les messes, organise les catéchismes, fait la battue des enfants et des malades. Une école libre ferait merveille dans ce coin où les communications sont encore hospitalières. Quels rêves de hardiesse: une église, une école. Cependant c’est le vrai procédé missionnaire : il s'impose dans ces pays de mission !

 

 

                                                                               *

                                                                            *     

 

Continuité des lotissements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne.

 

S. G. Mgr Gaillard, l’évêque apostolique et organisateur de Meaux, ne pouvait manquer de se préoccuper de cette nouvelle catégorie de diocésains. Déjà il avait tenu à se réserver personnellement la présidence de la troisième section des œuvres : les œuvres sociales. Il tient encore à se charger personnellement du dossier des lotissements. *

(*)  Mgr Gaillard a bien voulu nous ouvrir ces dossiers, avec une libéralité dont nous tenons à lui exprimer notre respectueuse gratitude. Nous les utiliserons dans les pages qui vont suivre - Charles COLLIN.

 

VILLEPARISIS

 

 

Villeparisis est déjà célèbre... par sa gare. Elle devient l’une des plus importantes de cette banlieue. Chaque matin s’y engouffrent les habitants de Mitry et de ses lotissements du Vert-Galant et de Villeparisis.

Villeparisis : si c’est une ville, elle n’évoque rien de parisien ! L’église est au vieux bourg, à plus de trois kilomètres du rail et du canal de l’Ourcq. Entre la ligne et l’ancienne agglomération, surgit un réseau de rues, d’avenues, de fondrières, de magasins et de bicoques : l’ensemble constitue un des lotissements les plus considérables, les plus variés, de ces parages.

 

Le vaillant curé, M. l’abbé Deschamps, doit assurer le service de la paroisse de Courtry, en même temps que celui de Villeparisis où il réside. Aujourd’hui, il lui faut se préoccuper de cette troisième paroisse qui pousse, qui envahit la route de Meaux et les bois jusqu’au canal. Paroisse-fille en train de dévorer la paroisse-mère. Le sympathique curé a lancé un appel dans la presse : ici aussi, il faut un terrain, une salle pour réunir les enfants. Et les chers petits sont nombreux ; on bâtit une école qui comportera 16 classes de 40 enfants ! Quelle est l’angoisse pastorale du prêtre à qui vont échapper tant d’enfants, faute - non pas de dévouement - mais de place pour les accueillir et prendre le contact !

 

Il se produit, autour de la gare de Villeparisis, un phénomène maintes fois signalé : le voisinage du rail attire les lotis, alors que les localités officielles sont éloignées. Et ces agglomérations deviendront nécessairement des villes ; elles grandiront et finiront par rejeter ou par englober les bourgades primitives. En attendant, le prêtre demeure sur la brèche, mais que son isolement est douloureux, face a tant de nouveaux arrivants, dont il lui est matériellement impossible de connaître même les noms.

 

la gare de Villeparisis, moteur de l'urbanisation des nouveaux quartiers de Villeparisis et Mitry-Mory

 

Mitry

 

Est-ce une paroisse ? Est-ce un domaine ? En tout cas, un type bien représentatif du vieux bourg solide, cossu, assis royalement an milieu de terres incomparables comme qualité et comme rendement. Les maisons sont groupées autour d’une église, vaste et recueillie, du XVIe siècle. Vous y trouverez l’Annonciation de Lesueur, et un magnifique buffet d’orgue de l’époque. Dans la direction Sud, le hameau de Mory ; vers l’Ouest, le hameau de la Villette-aux-Aulnes: quel joli nom qui fleure son terroir. Près de la Villette, Bois-le-Vicomte, qui n’est plus qu’un souvenir. Et pourtant, nous y frôlons l’histoire. Jadis s’élevait la le château du duc de Montmorency, seigneur de Dammartin. Richelieu acheta ce château en 1629, ce qui ne l’empêcha pas de faire exécuter, en place de Greve, le fougueux duc qui avait osé se battre en duel. Le tout-puissant cardinal fit embellir Bois-le-Vicomte : Lemercier, Philippe de Champaigne, Simon Vouet ont travaillé dans cette demeure.

 

Richelieu cède la place à Gaston d’Orléans : il échange Bois-le-Vicomte avec Champigny. La Grande Mademoiselle vient s’exiler ici après ses prouesses de la Fronde, et remâcher son dépit. La famille de Horvart, après Gaston d’Orléans. Elle recueille La Fontaine, désemparé d’avoir perdu Madame de la Sablière. Le bonhomme vécut ici, dans ce cadre champêtre et uni, dont la poésie devait lui plaire. Il s’y éprit de Mademoiselle de Beaulieu...

Rien ne survécut à la Révolution, que la ferme et les fossés. Les pierres de la ferme, à leur tour, furent brisées, débitées, dispersées: elles forment le blocage des nouvelles « rues » des lotissements de céans. Nous sommes loin de la poésie d’antan : nous sommes l’époque moderne !

 

                               *

 

                                                                                   *        *

 

La gare de Mitry dessert deux lotissements : le lotissement des Acacias, d’une vingtaine d’hectares, en est encore à ses débuts ; la cité du chemin de fer du Nord, est bâtie par la Compagnie, et occupée par ses agents.

 

Le gros effort s’est porté à la gare de Villeparisis, déjà nommée, à quatre kilomètres du bourg de Mitry, mais sur le territoire de Mitry, sur les bords d’une rivière, qui porte un joli nom : la Reneuse. Il y a là quelque 4.000 habitants répartis sur 200 hectares, pris sur les bois et les terres de labour. Comme toujours, des noms enchanteurs à profusion : Bois Saint-Denis Nord et Sud ; Paris-Village ; Paris-Hameau ; Cottage Merveilleux ; Select-Cottage; Terre et Foyer; Gai Séjour ; Ma Maison ; Domaine des Postes ; Domaine des Chauffeurs ; Villa « Chez Nous » ; Villa « Mon Petit Coin » ; Chalet des Frênes ; Villa « Sans-Souci » ; Villa « ça m’suffit » ; Mitry-Cottage.

 

Le plan a été tracé à la règle: des « avenues » qui s’en vont droit devant elles, sans se soucier de l’obstacle. Qui donc a prétendu dégager comme une philosophie des noms de rues ? Voici de quoi éclairer les amateurs de ces statistiques. Noms champêtres : les Tilleuls, les Acacias, les Glycines, les Iris. Noms provinciaux : Berry, Navarre, Normandie, Dauphiné. Noms de villes : Arras, Lyon, Marseille, Toulouse, Boulogne, Melun, etc. Noms de grands hommes : Buffon, Lamartine, Victor Hugo, Thiers, Pasteur, Voltaire, Rousseau. Joignez-y Zola, Etienne Dolet, Barbusse, et avouez que l’ensemble ne manque pas d’assaisonnement. En tout, environ 5.000 lots, qui ne sont pas encore tous occupés, ce qui présage ici une future ville de quinze à vingt mille habitants.

 

Population essentiellement ouvrière, emportée chaque matin par le train : la gare de Villeparisis compte 3.000 abonnés à la semaine. Employés de magasin, de bureau, ouvriers et ouvrières d’usine, fonctionnaires, facteurs des postes, femmes de ménage, chauffeurs de taxi, artistes. L’enfant commence cette existence, au sortir de l’école ; à treize ans, il prend le train pour gagner sa vie.

 

 

Vous y trouvez non seulement des représentants de nos provinces, mais des spécimens de vingt-deux nationalités; plus de 200 Italiens, des Polonais, des Tchécoslovaques, des Belges, jusqu’à des Turcs, des Chiliens, des Albanais, des Lettons, des Ukrainiens. Singulière fortune de ces terres d’Ile-de-France, d’offrir ainsi un raccourci de l’humanité !

 

Quel contraste, lorsque vous vous rendez de la gare à la Villette-aux-Aulnes, par Bois-le-Vicomte, au nom évocateur. À votre droite, dans la direction du bourg de Mitry, la terre - rien que la terre - riche, vaste, grasse et calme, cultivée comme on sait la cultiver dans ce terroir de France, orgueil de l’agriculture nationale. Spectacle de fécondité, de force contenue, de travail impérieux et opiniâtre. À votre gauche, les lotissements courent et s’éparpillent au long de la route : baraques égaillées sans ordre, au petit bonheur, nids à misère et a mécomptes, une vraie lèpre en face de la santé. De quel côté se trouvent les promesses de l’avenir : la terre ou la hutte ?...

 

                            *

 

                                                                                *        *

 

Bois-le-Vicomte, la Villette-aux-Aulnes, que ces vocables sont bien « Ile-de-France » ! La Villette réalisait jadis la douceur de son nom. Quelques fermes, quelques maisons; la « route des Petits-Ponts » constitue la rue principale ; de l’ordre et du travail. Depuis, on a vendu une propriété de quatre hectares pour y installer un orphelinat ouvrier, centre de réunions plus tapageuses que philanthropiques. Cette propriété possédait une chapelle, ouverte sur la rue et enclavée sur les trois autres côtés. Pauvre chapelle qui en a vu de rudes... Pendant 1’hiver de 1929, qui ne fut pas précisément clément, n’a-t-on pas fait couler de l’eau sous la porte de ce rustique sanctuaire. Le résultat n’était que trop escompté : l’eau prit bien vite par cette température polaire; pendant plusieurs semaines, impossible d’ouvrir la porte bloquée par la glace.

 

Dans cette charmante localité, on a fêté le 14 juillet, en brûlant, sur la place, le curé et le maire... en effigie ! Un 1er août, manifestation à travers le pays, devant la porte du presbytère de Mitry, à grand renfort de cris et de chants. Manifestation qui se termina d’ailleurs tragiquement : dans la rue, une manifestante tomba foudroyée par la mort...

 

Entrevoyez-vous cette souffrance nouvelle : être méconnu et haï, alors qu’on est le ministre de la paix et de la charité ! Le prêtre se dépense sans compter. Il voit souffrir, il compatit ; il lutte contre la détresse sous toutes ses formes. Tout est difficile ici ; tout est lent ; tout coûte. Après s’être fait frère quêteur, après avoir usé le plus clair de ses forces et ses journées a d’interminables tournées - qui ne sont pas ides tournées de-rapport - se sentir encore bafoué, incompris, trouver devant soi ces pauvres âmes opaques, injustes a force d’être aigries et travaillées... La méconnaissance de ce que la terre produit de plus pur et de plus désintéressé !

 

Voilà donc la situation de M. le Curé de Mitry : Mitry, avec ses traditions et sa vie religieuse assise, avec ses patronages, avec sa Maison de Charité - contemporaine de saint Vincent de Paul ; le hameau de Mory à deux kilomètres ; la Villette-aux-Aulnes, avec sa chapelle, à trois kilomètres ; au total, plus de 3.000 habitants. Aujourd’hui s’y ajoutent les lotissements de la gare de Villeparisis, qui ont amené déjà plus de 4.000 habitants.

 

Quel poste d’éc0ute et de commandement ! Quelle angoisse pour le cœur d’un vrai prêtre !

Que faire et où donner de la tète ?...

 

                      *

 

                                                                          *        *

 

Au fait, vous attendez les présentations. M. l’abbé Didier est ici depuis vingt-deux ans. Peut-être avez-vous lu quelqu’une de ses pièces, dans le Noël  ou dans Bernadette : La Mère aveugle, un épisode de l’enfance de sainte Geneviève, - Battue par son mari - ou L’Autre Appel, dont l’acti0n se déroule précisément dans les lotissements. M. Didier a assisté à l’essor vertigineux de sa paroisse. I1 n’est pas homme à s’asseoir sur le bord du chemin, et à regarder passer le flot humain. Que d’œuvres  n’a-t-il pas fait jaillir, s’imposant par une activité qui apparaît à la fois comme un don et comme une récompense. Sa haute stature, bien affirmée, ses yeux aigus et perçants derrière les verres du lorgnon, les saillies énergiques de son masque, la charpente de ses traits nette et accusée, tout indique, chez lui, l’être armé, viril, aux ressorts toujours prêts à jouer, qui veut foncer sur l’ouvrage, d’un effort que rien n’arrêtera, qui saura accomplir ce miracle de sa propre multiplication. Lui aussi sait s’inspirer de la devise si riche de nos scouts : « Être prêt ! »

 

                   *

 

                                                                       *        *

 

Un terrain, des enfants : ce sera la formule très simple en apparence que le prêtre va développer, avec une abnégation et un zèle qui ne se lasseront pas. Et le conte commence par un rêve, le rêve d’un vicaire de Paris. Pour se délasser de la vie trépidante de sa paroisse parisienne, il avait acquis un terrain dans les bois ; il y ferait l’ermite de temps en temps dans le courant de l’année. Au milieu du terrain, il avait édifié une petite baraque en fibrociment. Il l’avait aménagée et meublée dans le goût du jour et de l’endroit: une armoire, une table, deux chaises et... une brouette. Il n’hésite pas à céder cette demeure princière lorsque M. le Curé de Mitry lui en exprime timidement le désir.

 

Et vite on se met à l’œuvre. Le prêtre réunit quelques enfants; il leur fait le catéchisme dans la baraque où, plus souvent, dehors. Comme le missionnaire qui débarque chez les nègres, il rassemble son monde en plein vent. Chaque jeudi, se tient cette séance d’instruction religieuse à l’ombre des arbres centenaires, bercée par le gazouillis des oiseaux, sur le tapis moelleux du gazon et des feuilles mortes. Quand on en arrivait à l’histoire de la première chute, les enfants regardaient les arbres, d’un œil inquiet, craignant d’y découvrir, eux aussi, quelque serpent tentateur...

 

L'illustre Goliath devant la chapelle primitive

 

Tableau biblique, mais en sentez-vous l’héroïsme ... N’Oublions pas un collaborateur de prix, le fameux Goliath, connu de tous les hôtes de ces bois. Goliath sait son lotissement à fond; il en a pratiqué tous les tournants ; il y a totalisé des centaines de kilomètres ; il a repéré les maisons et possède le flair de s’arrêter à bon escient. Goliath ! Le cheval blanc qui tire la carriole de M. le Curé. Lorsque l’attelage débouche de Mitry, i1 est attendu sur la route et les enfants savent ses habitudes. Les premiers arrivés sont admis à grimper dans la voiture. En se serrant, ils tiennent bien à dix. C’est dans cet équipage martial qu’on fait son entrée ; le long des avenues, les visages s’ouvrent à la sympathie. Comment voulez-vous bouder ou résister à ce bon père qui offre un tour de promenade a ces enfants? Les autres suivent et toute la troupe arrive au « terrain ». On décharge la charretée. Goliath va se reposer. On n’attache pas la brave bête : n’est-elle pas chez elle ? Elle fait son tour d’avenue ; au milieu des boites de conserves, des trognons de choux; des semelles abandonnées, l’herbe pousse : Goliath va déjeuner.

 

M. le Cure, lui, s’occupe de ses néophytes. « Venez voir où je fais le catéchisme ; venez voir comme c’est intéressant ! » Eta ils viennent ; et ils amènent les petits camarades. Bientôt, il faut songer à quitter le tapis moussu et le plein air. Voici des bancs dont on garnit la baraque. L’édifice est si solide, qu’il tremble et résonne dès qu’on ouvre ou ferme une des fenêtres minuscules qui permettent d’y voir. On fait tenir là soixante garçons et filles ; il y en a quatre-vingts d’inscrits et le pauvre prêtre en vient à souhaiter, tout bas, la mort dans l’âme : « Pourvu qu’il en manque ! Où les logerait-on ?..»

 

Mais nous ne sommes pas pour rien dans un pays de progrès ; on sait se perfectionner et avec quel raffinement !

M. le Curé a pu acheter une seconde baraque, plus spacieuse, aux proportions imposantes, de huit mètres sur six ! Pendant des semaines, il est venu ici, dans la fameuse carriole traînée par le fougueux pur-sang. Il s’est fait menuisier, peintre, colleur de papier ; il a cloué, scié, vissé, boulonné, calfeutré, orné ; il a installé un  « mobilier », un autel. Le 20 février 1930 - date solennelle – il y a fait son premier catéchisme, catéchisme de fête et de résurrection. Le 9 mars, Monseigneur l’Évêque de Meaux lui-même a béni ce lieu de culte : la baraque est désormais la chapelle Saint-Vincent de Paul ; les pauvres mal-lotis ont désormais leur messe.

 

Que tout cela est pauvre, mais quelles promesses, quel point de départ, quel rayon de lumière sur l’avenir! I1 y a, dans ce lotissement, quelques fervents qui devaient aller jusqu’à la Villette-aux-Aulnes pour assister à la messe. D’autres en avaient la bonne volonté, mais se laissaient arrêter par la distance, les mauvais chemins, les difficultés de tout ordre. Désormais, ils auront leur sanctuaire, leur autel, leurs, offices ; une nouvelle source de vie religieuse vient de sourdre, en attendant la grande église qui, immanquablement, s’imp0se et s’élèvera ici... mais n’anticipons pas.

 

 

Mitry

La chapelle du lotissement, après son premier agrandissement

 

                               *

 

                                                                                   *        *

 

 

On croit rêver. À 23 kilomètres de la capitale, cette existence, ce dénuement de missionnaire, ces délaissements moraux et matériels, ces êtres abandonnés qui ont cependant des âmes, qui ont besoin et soif de vérité.

 

Cher lecteur, laissez-moi vous conter une histoire. Ce n’est pas un conte du petit Poucet, c’est un conte d’authentique aloi et cela se passe dans ce lotissement. Il était une fois… un petit garçon. Il s’appelait... mettons Charlot l’Odyssée de Charlot vous en dira plus long que d’oiseuses considérations.

 

Le vaillant Goliath arrivait ce jour-là, placidement comme à son ordinaire : les enfants le guettaient. Maris voici une nouvelle figure - il y en a chaque fois. La présentation est vite faite, dans le style expressif et académique qui est de mise ici. - M’sieu, y a Charlot. Ses parents l’ont f... à la porte !

 

Par conséquent, recrue tout indiquée pour le catéchisme ! Charlot baissait la tète : il avait donc le sens moral ! Un garçon de onze ans environ, des yeux vides de chien battu, une bouche largement échancrée, des lèvres pendantes de vieux fumeur de cigarettes. II était habillé à la mode du pays, parce que c’est encore l’habitude ; ses vêtements tenaient assez peu à lui, et n’avaient certainement pas été coupés à sa taille! Ni père, ni mères; mais deux sœurs qui avaient chacune leur « homme » et des enfants. En tout, onze personnes logées dans une baraque de deux « pièces» séparées par un couloir qui n’a pas un mètre de large...

 

« - M’sieu, il demande s’il peut venir a la chapelle ?

Mais certainement qu’il peut venir, le cher petit sauvage qui grimpe dans la voiture, avec les camarades. Il assiste au catéchisme, recroquevillé, sans un mot, sans une réaction.

Que se passait-il dans cette cervelle de primitif ?

Goliath reconduit les enfants à domicile - c’est un des luxes de 1’endroit. Il ne reste plus avec le bon curé que Charlot et son ami Pierrot.

Mais vous ne connaissez pas encore Pierrot ?

Pierrot était un charmant garnement, libre comme l’oiseau ; il n’avait de parents que la nuit ; son père et sa mère devaient partir chaque matin à Paris et le confiaient à son ange gardien. Pauvre ange qui ne put empêcher son protégé de faire l’école buissonnière pendant deux mois à l’insu de sa famille !

- Eh bien! Charlot, que vas-tu faire, lui demande le prêtre. Où vas-tu ?

- M’sieu, répond l’ami Pierrot, il a couché dehors. Il n’a pas mangé depuis hier. Mais, j’ai un beefsteak. Nous allons le partager.

Brave cœur ! Ne croyez-vous pas qu’on pourra tirer des merveilles de ces enfants lorsqu’on les aura civilisés et moralisés ! Et M. le Curé voulut payer à Pierrot la part de viande qu’il cédait à son petit ami.

Le soir, il rentre au presbytère, après sa journée de courses, harassé. -

- Nous avons un hôte, lui annonce sa sœur.

Et qui donc ?... Qui donc, sinon ce brave Charlot  qui avait trouvé cette élégante solution au problème de la vie.

 

De fait, voici Charlot, méconnaissable, transformé, D’abord, on lui avait fait prendre un bain pour la première fois, sans doute. Une famille ouvrière l’avait gratifié d’un pantalon. On lui avait acheté des chaussettes, des espadrilles et... une chemise. Cette chemise le ravissait: c’était la première de sa vie. Comme les nègres qui se parent volontiers de cet article de luxe et le portent sur leur pantalon, Charlot ne voulait ni veste ni tablier : il ne se lassait pas de s’admirer en chemise et on le trouvait en arrêt devant toutes les glaces de la maison. « J’ai une chemise ! » I1 coucha cette nuit dans un vrai lit, dans de vrais draps. Le lendemain, nouveau bain, et séance chez le coiffeur, où il fit la découverte de cet instrument de civilisation raffinée qui s’appelle un peigne. Charlot sifflait et chantait : la vie était belle. Hélas ! nos bonheurs sont de courte durée. Un beau jour; sa sœur et son beau-frère arrivent en ouragan pour lui reprocher son inconduite. Quelle mercuriale, mes frères ! « Mais, vous savez, M. le Curé, dirent-ils en guise de conclusion, vous pouvez le garder; faites-en ce que vous voudrez. »

La porte de la cour était grande ouverte ; sans un mot, sans un adieu, Charlot s’enfuit... I1 rejoignit sa « famille ». Sa famille disparut du lotissement quelque temps après.

 

Qu’est devenu Charlot, dans ce milieu de misère et d’immoralité ? Pauvre chenapan ! Pourra-t-il oublier qu’un prêtre a passé dans sa vie ? Un prêtre bienfaisant et évangélique, qui a jeté une semence dans la nuit de son âme, qui, peut-être, y a fait luire un rayon de lumière...

 

                             *

 

                                                                                 *        *

 

Il n’y a pas que de mauvais garçons dans ces lotissements. Voici une pauvre vieille Bretonne.

Elle a gardé la foi de sa province. Elle demande à accueillir le prêtre. Pour la première fois, Jésus va venir dans ces huttes, et il a choisi, pour y descendre, le cœur de cette vaillante Bretonne : c’est elle qui introduit Notre-Seigneur dans le lotissement. Auprès d’elle, sa petite-fille de sept ans, à qui elle apprend elle-même à lire dans une Histoire Sainte que lui a donnée M. le Curé. Elle lui enseigne le catéchisme ; la petite fille demande à communier « comme grand’mère ». Récompense suprême: M. le Curé lui promet qu’elle fera sa première communion à l’Assomption, et qu’il viendra lui prêcher sa retraite « pour elle toute seule ». Et Paulette Renaux se prépara comme un ange, suivit sa retraite, avec quelques petites filles pour lui tenir compagnie, sur le fameux terrain où se donnait la vérité. Le jour de sa première communion, elle dut faire ses trois kilomètres pour se rendre à l’église. Nous sommes en pays de mission, et cela se passe à 23 kilomètres de Paris !

 

                             *

 

                                                                                  *        *

La bénédiction de Mgr l’Evêque de Meaux aura porté bonheur au lotissement : que de progrès décisifs pendant cette année 1930 ! Le phénomène se vérifie toujours : ouvrez une chapelle, l’œuvre de Dieu s’accomplit, se multiplie !

 

Comme la population s’accroît sans répit, il a fallu entrer dans la voie du sacrifice, et dire adieu au vieux Goliath. Un ami bien inspiré a offert à M, le Curé une superbe torpédo... de 1914, ce qui représente une économie de temps, un rayon d’action, un rendement spirituel, sans cesse accrus.

 

À Pâques, plus de cent personnes ont communié,  qui ne l’avaient pas fait depuis longtemps : songez à quelle distance elles se trouvaient de toute église.

 

M. Didier rêve d’agrandir sa pauvre bicoque. Le menuisier du pays ajoute deux nouvelles « travées » et une troisième qui servira de sacristie. Pas de véritable église sans clocher. On édifie donc un rustique campanile ; une cloche est achetée, et bénie le 1er juin, sous les arbres de la chapelle. Désormais les mal-lotis sont moins seuls. Ils entendent l’amicale sonnerie. Même s’ils ne viennent pas encore à la messe, ils savent que la prière va monter prés d’eux, pour eux. Pour la première communion, l’assistance déborde ; les hommes, installés sous les arbres, écoutent les sermons par les fenêtres. Le lendemain, la Confirmation ; Monseigneur est reçu chez un paroissien de l’avenue Buffon, conduit processionnellement à travers le lotissement, au milieu de tous ces visages curieux, sympathiques. N’est-ce pas une date qui marquera et dont on parlera longtemps ? Monseigneur ne peut contenir l’émotion qui l'étreint. Il ne craint pas de confier  ces paroissiens tout frais que cette Confirmation est celle qui donne le plus de joie à son cœur. Et l’assistance d’applaudir. Chers néophytes, qui n’ont rien trouvé de plus expressif pour traduire leur élan.

 

Nouvelle audace : on fera la procession de la Fête-Dieu. Les hommes, après leur rude journée de travail, viennent travailler encore, dresser le reposoir prés de la chapelle. Ce fut un nouveau triomphe. Cent petites filles en blanc précédaient le dais, suivi des hommes et des femmes, bercés par le chant des cantiques, au milieu du respect de tous. Notre-Seigneur prend visiblement possession de cette terre neuve, de ces âmes neuves, parfois frustes, mais si sensibles au dévouement.

 

Faut-il pousser encore l’indiscrétion ? Oui, sans doute, puisque cette dernière page sera toute à la gloire de la chère sainte Thérèse de Lisieux. Vous eussiez été surpris qu’elle n’eût pas trouvé à dire son mot, délicieux et conquérant.

 

M. Didier, depuis longtemps, voulait lui élever sa statue. Il eut la joie de la bénir le 29 juin. Le lendemain, une visite qui ne s’était pas annoncée: le cher P. Lhande, accompagné de Madame de S...

 

Madame de S... s’était émue, depuis longtemps, de la détresse des lotissements de banlieue. Elle les avait visités et chacune de ses visites lui laissait une idée plus poignante de leur dénuement. À tout prix, elle veut venir en aide à ces missionnaires et a leurs mal-lotis. Si elle pouvait élever un sanctuaire : quelle noblesse et quel emploi évangélique de sa fortune ! Et elle a choisi Mitry. Le bon M. Didier n’en est pas encore revenu ! Quelle bénédiction pour ses lotis ! Lui, si pauvre, il va pouvoir travailler à la mesure de son zèle. Il peut envisager, avec assurance, les achats de terrain qui s’imposent; il entrevoit déjà, à l’horizon, la future église* qui sera le centre de la grande et vivante paroisse de demain.  « J’ai eu bien de la peine, nous confiait-il, à réaliser qu’il s’agissait de moi, que je ne vivais pas un rêve ou une légende. Il y a encore des saints aujourd’hui ! »

 

* L’église des Saints Anges fut bâtie en 1932-1934



Réagir


CAPTCHA