LES TAXIS-AUTOS DE PARIS À LA BATAILLE DE L'OURCQ

 LES TAXIS-AUTOS DE PARIS À LA BATAILLE DE L'OURCQ 

Source : H. Revel, bulletins de la SEHT n° 31 année 2007, n° 32 année 2008.

 

Un débat s’est engagé entre politiques et historiens pour dénommer la bataille qui a sauvé Paris, en septembre 1914.

Deux dénominations ont été évoquées : bataille de l’Ourcq  et bataille de la Marne. Nous gardons le titre choisi par Robert Cornilleau pour son récit de l'épopée des taxis de la Marne

 

Relation du lieutenant Lefas, publiée en 1915

par Robert Cornilleau (La ruée sur Paris, J. Tallandier, 1915)

 

Paris a une dette de reconnaissance envers les taxis-autos. Ces modestes véhicules, en forme de boîtes à sel, peints en rouge lie-de-vin ou en vert bouteille, et qui mettent dans les rues de la capitale tant d'animation et de trépidation, ont contribué, eux aussi, à leur façon, à briser la ruée des Bar­bares. Lors de la bataille de l'Ourcq, le général Gallieni eut l’ingénieuse idée de réquisitionner les taxis pour transporter des troupes destinées à renforcer l'armée du généra1 Maunoury aux prises avec un ennemi supérieur en nombre. Par une coïncidence curieuse, le convoi de taxis réquisitionnés fut organisé, et conduit sur le terrain, par trois membres ou anciens membres du Parlement, officiers du service des transports. Je dois à l'amitié obligeante de l’un d'eux, M. Alexandre Lefas, le distingué député d'Ille-et-Vilaine, de pouvoir reproduire une lettre personnelle  qui relate les multiples incidents de cette opération très parisienne mais qui n'en fut pas moins une des facettes de la victoire de  l'Ourcq et de la Marne. Écrite au lendemain même des événements qu'elle rappelle, cette lettre, qui n'était nullement destinée à la publicité, garde un ton familier, pittoresque, et d’autant plus vivant, qui ajoute à l’intérêt du récit. C’est un document tout à fait original, et je ne saurais trop vivement remercier M, Alexandre Lefas de m'avoir autorisé à le joindre à ce livre de souvenirs, dont il constituera sûrement un des chapitres les plus appréciés.

 

L'ouvrage de Robert Cornilleau ayant été publié en 1915, les noms de leux ont été occultés, dans l'édition originale. Nous les avons rétablis et mis entre crochets.

 

 

LE LIEUTENANT ALEXANDRE LEFAS, d’après L’Épopée des taxis de la Marne, ouvrage

publié sous la direction de Loïc DI STEFANO, La Chasse au Snark, 1999.

Le récit de Robert CORNILLEAU est fait à la première personne. Il prête sa voix au lieutenant Alexandre LEFAS, chef du convoi.

 

Je venais de quitter la garde, me promettant de réparer ma nuit blanche par un bon somme, lorsqu'à onze heures

« Drelin din ! »

(Pas de réponse).

- Dre1in, din, din ! Qui est là ?

- cycliste de la direction des transports.

- C'est vous, Petit-Breton ? Qu'y a-t-il de nouveau ?

 

 

LUCIEN MAZAN, DIT LUCIEN PETIT-BRETON, CPA 1909, collection SEHT.

Mobilisé comme planton cycliste en 1914, il apporte les ordres de la Direction des Transports au lieutenant Lefas, le 6 septembre 1914

 

- Ça commence à chauffer. Le gouverneur de Paris demande 1200 taxis-autos.

- Je vous suis. Priez mon collègue du service de téléphoner aux garages.

Vingt minutes après, j'étais à la direction.

 - Il faut que vous partiez, me dit de La Rochethulon. Secret absolu. Le gouverneur veut 1200 taxis, conduits par deux officiers, rendus à deux heures du matin à [Tremblay]. Vous  allez partir avec La Chambre, et ce que nous allons trouver de taxis. Le reste vous rejoindra demain.

- Bon, mais qu'est-ce que nous allons faire ?

- Je l'ignore, mais sûrement une opération de guerre. Transport de troupes, apparemment.

- Alors on va s'équiper.

- Vous n'avez pas le temps. Départ à minuit et demie. (De fait les autos commençaient à rappliquer).

J'ai juste le temps, et j'y cours.

Toc ! Toc ! Vite ! M. Mollard, du café, un bol, et de quoi remplir ma gourde. Fourrez ces cartouches dans mon revolver. Où sont mes jambières ?

Bon sens de bon sens. Ah ! les voilà ! Un morceau de pain ? ... Non, pas le pain tout entier ! ... Qu'est-ce qui me manque ?

Ma carte, mon sifflet, mon cache-képi. Minuit et demie ! Zut ! Je vais être en retard de trois minutes.

En effet, les taxis défilaient à toute vitesse, et cette longue série de lumières se poursuivant en silence ne laissait pas que de faire sensation sur le passage.

- F ... le camp ! me crie La Rochethulon de loin, en guise d'adieu.

La Chambre est en tête ? Il a les instructions ? - Oui ! f... le camp ... Porte de la Villette.

Course folle de mon taxi à la poursuite des autres, dans le noir des rues, éclairées à la mode de Bretagne.

Je rejoins le convoi place de la Concorde. Quelques autos commencent à flairer l'aven­ture, et font mine de rester en arrière.

- « Passez devant ! Entendez-vous ! Suivez la colonne. Je marche le dernier. »

Rue de Flandre, un brave taxi, qui rentrait paisiblement, s'arrête, médusé, pour questionner deux agents. Je me précipite sur lui : « Je vous réquisitionne. Ordre du gouverneur de Paris. Suivez ! »

Le malheureux lève les bras en l'air. Il interroge de l'œil les agents. Ceux-ci font un geste : il n'y a qu'à suivre.

« - Comment c'qu’on marche ? Au compteur ? - Allez-y ! Hop ! »

Porte de la Villette : les pavés sont enlevés, sauf un étroit passage. Des barricades sont préparées en avant de la porte. Nous prenons la route du Bourget, toute droite, interminable. De distance en distance, des arbres abattus en travers de la chaussée, des char­rettes, obstacles contre les surprises d'auto-­mitrailleuses, des postes de territoriaux.

Le convoi s'étrangle, ralentit, puis repart.

En avant, des feux scintillent. On s'est battu pas très loin de là, avant-hier. Le commandant de gendarmerie de Saint-Denis m'a dit qu'il avait entendu le canon toute la journée.

Nous défilons toujours. La plaine Saint-Denis est immense et morne. Une odeur nauséa­bonde, que je ne m'explique pas, me parvient de temps à autre. Ce relent, je ne l'ai identifié que le lendemain, devant le cadavre ballonné d'un cheval :

 

        « Voilà pour bien longtemps une funèbre plaine :  Ce soir, l'odeur du sang ; demain, l'odeur des morts. »

Une heure du matin, une heure et demie, le convoi roule toujours. Une brume légère et blanche se lève de terre, sous un clair de lune fantomatique et radieux. Le paysage prend un charme idéal.

Mais je ne m'explique pas notre direction. Un briquet électrique à la main, j'explore la carte. Il doit y avoir erreur ; à moins que d'autres instructions n'aient été données.

On stoppe. Je cours à perdre haleine vers la tête.

« Ah ! Vous voilà ! - Comment, La Chambre, vous n'avez pas pris de manteau ? - Rien du tout. On m'avait seulement téléphoné de venir au bureau. La Rochethulon m'a prêté un sabre ; et j'ai pris le ceinturon de l'officier d'administration. »

Le secret a été bien gardé dans les préparatifs. Nous nous tordons. Puis je constate qu'on s'est trompé de direction, grâce à un chauffeur qui prétend connaître le pays. On rectifie rapi­dement. Par mesure de précaution, les lan­ternes sont éteintes.

Deux heures, place de [Tremblay]. Devant la mairie. Les taxis se bousculent, au lieu d'arrêter ; les voici par trois et quatre. Comment désembouteiller la rue, s'il passe un autre convoi ? Je cherche un habitant du pays, pour m'orienter dans ces rues.

« Il n'y a plus personne, mon lieutenant. Le bourg est évacué. » « Comment, évacué ? »

« Oui, mon lieutenant. Il n'y a plus que la troupe. Toutes les maisons sont vides. Pas un seul habitant.»

« Pas même un café d’ouvert ? »

« Rien»

Première notion inattendue. Je sens que j'apprendrai quelque chose, cette nuit-là. Mais ce que j'apprends aussi, c'est que nous n'allons rien trouver pour nous restaurer. Providence de M. Mollard, que j'eus tort de diminuer votre ration.

En tartinant un sandwich, je songe qu’ayant faim à deux heures du matin, nous aurons encore plus faim à sept heures… et à midi. Il me reste un quart de livre de pain, et une demi-boîte de foie gras pour deux. Et nos chauffeurs ?

La mairie. Une salle en bas, jonchée de paille pour les secrétaires de l’état-major. On y dort, on y mange, et sur le coin d'une table, un sergent copie des ordres à la chandelle. Au premier, les officiers d’état-major.

« Mon capitaine, nous sommes le convoi envoyé par la Place.

- Quel convoi ?

- Le convoi d'automobiles.

- Pourquoi faire ?

- Nous n'en savons rien.

- Qui est le chef du convoi ?

- C'est moi.

- Vous n'avez pas d'ordre écrit ?

- Aucun.

- Attendez. Nous allons téléphoner pour en provoquer. »

On téléphone à un poste, qui renvoie à un autre, lequel en suggère un troisième. Le secret est toujours bien gardé. Les quarts d'heure s’écoulent. Arrive un second convoi de 150 autos militaires celles­-là. J’y retrouve mon collègue Poulain qui en fait partie. Le capitaine Roy qui le conduit n'en sait pas plus que nous. On attend. Trois heures sonnent, quatre heures ! Enfin l'ordre arrive.

« Tenez-vous sur la route de [Dammartin] à la disposition du général commandant la 6ème armée. »

 

Nous sortons. Le jour s'est levé. Un régiment d'artillerie défile, puis un autre, puis un train régimentaire d'infanterie. À notre tour mainte­nant. Nous filons par un chemin de terre. Les autos se dandinent à droi­te, à gauche, montent sur la berne, descendent dans l'ornière, font du steeple avec une souplesse dont on ne les croirait pas capables. Les chauffeurs ont pris leur parti de l'aventure, simplement, et non sans mérite. Ils examinent en connaisseurs un aéro, qui vole à notre droite : « C'est un français. »

 

Nous voici sur la grand' route de [Dammartin]. Tiens ! des dragons. Ils passent à côté de nous, tout jeunes, penchés sur leurs chevaux, la lance en avant, comme s'ils couraient enfoncer les Boches.

A leur tête le général de Mitry, en tenue de dragon, lui aussi, deux étoiles sur la manche, l’air heureux et la pipe aux dents.

Voici une compagnie de chasseurs cyclistes. Ils semblent fatigués. Parmi eux, quatre sapeurs et un officier du génie. À mon tour d’interroger : « Vous faites sauter les ponts ? - Nous n'avons fait que cela, jusqu'ici. Main­tenant il va falloir reconstruire. » Maintenant : cela veut dire qu'on refoule l'ennemi. Allons ! Acceptons-en l'augure.

Des dragons, de nouveau, puis des chasseurs alpins, avec leurs mulets. De l'artillerie, encore de l'artillerie. Des cuirassiers à présent. Pas d'erreur. C'est toute une division qui se précipite en avant.

L’entraînement nous gagne. À des officiers qui le questionnent au passage, La Chambre déclare tout de go que nous allons transporter des renforts. Il est ravi d’avoir trouvé ce réconfort moral. Je souhaite sincèrement qu’il dise juste. En attendant, nous ne savons toujours rien.

 

Boum ! Voilà le canon. Boum ! Crâ-â-crâ ! Boum ! Un coup n’attend plus l’autre. Je regarde en dessous mes chauffeurs. Çà ne va pas sans quelque effet, c'est certain. Tous font néanmoins bonne contenance.

Ce n’est pas loin ? réfléchit l’un d'eux.

J’émets tranquillement l’opinion contraire, doublant à tout hasard les distances dont on parle. On se tait. C’est fini. La canonnade continue sans interruption. Il est huit heures. Nous l'enten­drons jusqu'à onze heures et demie. L'oreille s'y fait. On est content de savoir que nous passons à l’offensive ; et la note devient tout à fait optimiste.

Ordre de marcher en avant. Nous croisons une intendance. Je me préci­pite à la recherche de vivres : les chauffeurs, pas plus avertis que nous, n'ont rien mangé ni bu depuis la veille ; et midi va sonner. Déception ! Le convoi repart. Heureusement, il s'arrête à nouveau. On m’appelle en tête de la colonne. En l'absence momentanée du capitaine, je suis chef de convoi. Un officier de l’état-major de la 6ème armée me prévient que nous sommes trop en avant, qu’il ne faut pas dépasser [Dammartin], près duquel nous nous trouvons. Notre mission ? Nous la connaîtrons ce soir. Peut-être évacuer les blessés sur la gare de [Pantin]. Perspective lamentable qui douche le bel enthousiasme du matin. Enfin quoi qu’on nous demande, il faut nous préparer à l’accomplir. Sans perdre de temps, j’envoie deux autos à Paris, avec un rapport au général Directeur des Transports, pour qu’on nous envoie des vivres, de l’essence, des pneus, bref un ravitaillement complet. Je prends le nom des chauffeurs détachés. Inutile : tous sont revenus, sur la simple déclaration que je leur ai faite, qu’abandonner des camarades serait une lâcheté.

 

Entre eux et nous, la confiance s'est établie de suite. Ce sont des gens braves et de braves gens. Malgré l'heure et la fatigue, ils ne ré­clament rien. Aussi La Chambre et moi nous démenons-nous de notre mieux afin de les pourvoir. L'intendance nous livre du singe, des biscuits et du vin. Pas d'eau. Les conduites sont coupées. Il faut envoyer à 2 kilomètres chercher de l'eau sale pour les radiateurs.

 

Nous avons une demi-barrique de vin, mais aucun moyen de le distribuer, les chauffeurs n'ayant ni verres ni bouteilles. Je cherche au hasard dans le village le plus proche. Pauvres maisons abandonnées ! C'est un serrement de cœur à chaque porte. Toutes sont ouvertes. Là où la porte était barricadée, on a fait sauter la fenêtre. On entre : le sol est jonché de paille, l'intérieur en désordre. Je finis par trouver un robinet pour le tonneau. Dans une cave, mon chauffeur déniche 200 bouteilles vides, parfaitement lavées. Sauvés ! Je vais m'étendre un peu, non loin d'un cheval mort, dont la puanteur suffoque.

 

Pauvres chevaux ! On ne se figure pas combien ils deviennent intéressants à la guerre. On les plaint, on les ménage, on les mène, - et ils suivent, - jusqu'au bout. Il en est venu un qu’un cuirassier à pied traînait par la bride. L'homme avait passé les rênes dans son coude, tant la pauvre bête tirait en le suivant, pas à pas, avec de bons gros yeux hors de la tête, qui disaient si bien la bonne volonté d'aller tant qu'il le pourrait.

Il est tombé devant nous, sur la route, à plat, 1a langue tirée, les jambes raides. L'homme a pris son bridon, et s'en est allé.

Quand je suis repassé, une heure après, les chauffeurs apitoyés lui avaient apporté quelques gouttes d’eau ; il ne pouvait pas se lever ; mais il allongeait sa tête vers les maigres herbes de l’accotement. On l'a caressé, soigné ... Je l'ai revu debout. Il avait fait deux pas. Il essayait de paître.

 

Et je pense que c’est bien de la guerre, cette école de fraternité et d’énergie farouche ; où chacun donne tout ce qu’il peut, et plus qu’il ne le peut ; sans qu’on puisse savoir à quel point la leçon vient de l'homme ou de la bête.

À quatre heures, surprise des meilleures. Le général Laude arrive en personne. Brossard, l'officier d'administration, a fait merveille. Ils apportent 600 rations de pain, de la viande, du sucre, du café, du chocolat, 220 bidons d'essence, une voiture de réparation avec des pneus, des chambres à air, des bouteilles d'air com­primé pour les gonfler.

Hourra ! En ordre pour la distribution ... Pas du tout. Coup de sifflet. Demi-tour.

Nous partons à 30 kilomètres en arrière, em­barquer une division d'infanterie, que nous ramènerons à Nanteuil, sur le front.

Arrêt en passant à [Sevran], La ville n'est pas évacuée: cela paraît drôle, et cela fait plaisir de revoir des petits enfants. Pauvres mioches ! On oubliait leur existence.

Nous dînons là : le premier repas sérieux depuis la veille. En route maintenant. Quatre à cinq fantassins par taxi, avec armes et bagages. Nuit noire. Lanternes éteintes. Qua­rante kilomètres à faire. Comment cela va-t-il marcher ? Il y a vingt-quatre heures que les chauffeurs n'ont dormi ; et ils viennent de casser la croûte au café.

 

Eh bien ! Cela s'est passé à merveille. La Pro­vidence y a veillé sans doute, car nous n'avons pas un accident à déplorer, mais des ruptures de convoi et des encombrements, Dieu sait comme ! En avant de [Dammartin], nous nous apercevons tout à coup que le convoi s'est coupé en deux. Quelques voitures nous suivent seules. Où sont les autres ? Il faut retourner les prendre à 6 kilomètres en arrière. Juste à l'entrée de [Dammartin], panne de taxi. Heureusement la voiture de réparation vient à passer. Ce qu’elle a fonctionné cette nuit, pour les autos de tout poids et de toute sorte !

 

Tandis qu’on répare je m’installe au carrefour, en avant de [Dammartin]. Les carrefours sont de bons endroits où l’on voit et où l’on apprend des nouvelles. Des traînards passent, sans sac, efflanqués dans leur capote – D’où venez-vous ? – Ils sursautent et répondent d’une voix blanche : « nous venons de la ligne de feu… Nous cherchons nos camarades… »  Ils racontent des histoires apeurées. Les Prussiens avancent. Ils sont près d’ici, à la gare de Plessis. Le poste vient de tirer sur eux.

L’instant d’après, arrive une patrouille de forestiers, des braves gens bien las. On les a chargés de reconnaître la ligne de chemin de fer, abandonnée par l’ennemi qui recule. Ils l’ont trouvée en parfait état, de Nanteuil au Plessis ; et voilà qu’arrivant au Plessis, les territoriaux de garde les ont pris pour des Boches, et ont fait feu ! C’était donc là l’histoire de tout à l’heure. Heureusement il n’y a pas eu de mal. Ils me demandent de les ramener en auto quand nous reviendrons. J’y consens de bon cœur. Ils l’ont bien mérité.

Un lieutenant d’artillerie passe tranquillement à la recherche du parc, avec sa section de munitions, composée de territoriaux. Les Allemands ont fait poum, poum toute la journée, sans grands dommages pour lui : deux chevaux tués, un homme blessé au pied. Ils paraissent retranchés sur le plateau qui domine Nanteuil.

Je le regarde s'éloigner par le petit chemin, étroit et sinueux, qui conduit vers [Gagny], Est-ce une illusion ? Un ronflement d'autos se fait entendre de ce côté. Une trombe de taxis nous arrive. En tête, un général de brigade. Il demande la direction de Nanteuil. Je l'indique. Il repart à toute vitesse. C'est le complément de nos mille taxis, qui vient par cette route. Bravo pour la manœuvre ! Ils passent intermi­nablement par paquets irréguliers. À chacun, il faut. indiquer la route. Les soldats dorment malgré les secousses, les cahots, aplatis dans la capote de la voiture, sans mouvement, et ce défilé de fantômes est impressionnant au clair de lune.

 

Minuit. Je m’impatiente vainement. La réparation se fait avec une lenteur désespérante. Les ouvriers sont éreintés. Mon chauffeur se trouve malade. Depuis quarante heures, il n’a pas dormi. Que faire ? Il se redresse dans un sursaut d’énergie. Il ira jusqu’au bout.

Nous voici repartis. Arrêt au Plessis. Encombrement terrible. Les voitures arrivent les unes sur les autres. Elles s’entassent par quatre, par huit, à plein la route. Comment se déga­geront-elles ? On fait descendre les hommes. Ils sont arrivés, eux. Mais nous ? Un phare électrique s'allume. C'est l'auto du capitaine Roy. Je me précipite vers lui. Ordre de re­tourner d'où nous venons, chercher ce qui reste de troupes.

Je commence à être abruti. C'est la troisième nuit que je veille, en comptant ma nuit de garde. Les chauffeurs doivent être à bout de forces. Le mien accepte héroïquement de repartir. J'ébauche une somnolence, coupée à chaque instant  par d'abominables cahots.

De place en place, sur la route, des taxis en panne, ou qui dorment. Halte ! En voici soixante qui soutiennent avoir reçu l'ordre de rester là. Nous sommes de retour à [Dammartin]. J'invite mon conducteur à faire un somme dans sa voi­ture, en attendant d'éclaircir la situation. Au bureau de poste, un sapeur dort sur la table devant le téléphone. Il se réveille. Nous essayons de téléphoner. Peine perdue. Tout le monde dort ou est en route. Une heure du matin. Il faut en sortir. Je secoue tout mon monde. En route vers le ravitaillement en essence, d’abord, vers Sevran ensuite.

Le taxi conservé aux Invalides est du type Renaul AG1, marque qui épuipe 80/% des taxis de Paris en 1914.

 

 

L'aube s'est levée. Tout le long du che­min nous retrouvons des autos. A l'arrivée, nous sommes deux cents. La Chambre rejoint avec cent autres. Il n'y a plus de troupes à transporter. Le dernier bataillon, 1.000 hommes, a pris le chemin de fer à minuit, dès qu'on a su la voie intacte.

Tant mieux ! Car je ne veux plus rien demander à mes chauffeurs sans les avoir fait dormir et manger. Ils ont été d'une vaillance et d’une sobriété au-dessus de tout éloge. Cela fait deux nuits et un jour qu'ils marchent sans interruption ; et aucun n’a dit mot, sinon pour témoigner de la satisfaction de remplir son devoir. Cela mérite vraiment qu’on prenne soin d’eux.

Nous téléphonons à la Direction des Transports pour rendre compte. On nous annonce des ordres. À 10 heures un officier de l’état major du Gouverneur vient nous prescrire de rentrer à Paris.

En arrivant aux Invalides, nous croisons une bonne nouvelle : l'arrivée de 1.500 prisonniers allemands.

Le général nous reçoit affectueusement.

Il nous envoie dormir : « Merci, mon général ; ça n'est pas de refus. »



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